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Du
« petit cours » au « grand cours », Léon Vérane habite dans le
centre ancien et populaire de Toulon. Il naît rue Paul Lendrin,
puis il demeure longtemps sur le cours Lafayette. C’est dire
s’il vit au rythme de sa ville, dans ce quartier qui s’anime dès
l’aurore avec les cris, les couleurs, les odeurs et le mouvement
joyeux et bigarré de son marché de Provence.
N'est-ce pas que
vous tenez le cours Lafayette pour l’un des lieux les plus
charmants du Toulon matinal ? On y vend des fleurs, des fruits,
des légumes, des aromates et des fromages, et c’est pour les
artistes et les sensuels une invitation à la volupté, une joie
pour les yeux et pour l'odorat.
La tubéreuse et le lis de nos rois consentent au voisinage du
basilic et du fenouil : les vives senteurs du cerfeuil et de
l'estragon, confondues avec l'odeur des melons de Trets,
alourdissent l'atmosphère et vous saisissent aux tempes dans un
délicieux vertige. Hautes dans le ciel, les cloches de la
cathédrale et de Saint-Jean tintent l'angélus de midi dans le
vol, noir sur l'azur, des hirondelles qui nichent dans les
campaniles.
Les flâneurs descendent vers le port qui fait blanchoyer
quelques voiles au bas de l'avenue entre les couffes de tomates,
de citrons et d'aubergines congestionnées aux boursouflures
violettes.
Les femmes, d'une grâce sans apprêts dans l'improvisation de
leur toilette du matin, soupèsent et tâtent à droite, à gauche
tous les dons que Flore et Pomone prodiguent aux vergers de la
Valette et de Solliès pour que soit pourvue la nappe des
citadins.
Mangez, peuple, mangez ; le bon Dieu a mis la table ! et la
fille tend à bout de bras par-dessus ses corbeilles une pastèque
lisse et verte comme la panse renflée de ces cruches de terre où
gicle, à longs rais d’argent, l’eau de la fontaine du Dauphin,
de la fontaine au Tambourin et de celle du Panier qui illustrent
ce marché bigarré que Priape et Pan élisent à la fois.
Toulon, pp. 15-17
Et le cours,
aussi large qu’un fleuve, se répand dans la ville et descend
jusqu’à la mer. Vérane le prend tous les jours pour aller à son
bureau, à la mairie, se frayant un passage au milieu des étals
et des chalands. La rade, dans un miroitement de bleus, lui
propose l’escale d’un café.
Nous avons mangé de la cade,
Du pissalat et des radis
Allons au Café de la Rade
Déguster un vermouth-cassis.
Les goélands sont sur l’estacade ;
Ce jour est exempt de souci.
Nous verrons des peintres célèbres
Derain, Friez et Segonzac
Qui dégustent de petits verres
Dans les bleus brouillards du tabac
Cependant qu’aux débarcadères
Bruit le va-et-vient du ressac.
Ami, ici l’on peut encore
Goûter l’azur et le loisir
Devant ce long quai que décorent
Cent flammes, jouets du zéphyr.
Une voile au soleil se dore…
Pour quel rêve allons-nous partir ?
« Café de la rade », Toulon, pp. 67-68
Mais Vérane ne cède pas à l’appel du
large. Au contraire, il tourne le dos à la mer et il contemple
sa ville. Il s’identifie à elle, si bien que l’on disait, dès
les années trente : « Toulon, c’est Vérane et Vérane, c’est
Toulon ».
Voici Toulon dont les maisons italiennes alignées
sur le port nous apparaissent peintes de mille couleurs, dans
tout l'émerveillement du couchant. Derrière nous, le soleil
teint de sang la tôle des cuirassés qui fument paisiblement dans
l'ignorance des guerres. Le Mourillon s'allonge vers son cap
vermeil, les jetées de la rade se dédorent par degrés, les
balises mènent une valse lente dans les eaux plaquées de rouge,
le sémaphore de Sicié se précise au sommet de sa colline brune ;
et, derrière la ville, la muraille du Faron, couronnée de forts,
bleuit et se violace. Les rocs prennent des transparences de
saphirs ; le Coudon élève plus haut vers le ciel sa longue vague
écumante qui ne déferle jamais.
J’atteins le débarcadère, […] j'erre
sur le quai, rempli du tumulte des cols bleus qui s'empressent
vers les dernières vedettes. Je regarde d'un côté les bâtiments
blancs de l'arsenal, de l'autre les vieilles maisons du port. Le
désir me saisit de courir par tous les quartiers pour revoir
d'un seul coup tout ce qui m'a jamais charmé dans Toulon, pour
posséder entièrement cette. femme insouciante qui s'étire comme
une odalisque alanguie dans mes bras. Je contourne l'hôtel de
ville, je jette un coup d'œil de sympathie aux géants de Puget
qui soutiennent le balcon ; je gagne le cours qui s'orne et se
pavoise pour le bal de nuit, je mouille ma main aux fontaines
tapies dans le clair-obscur des carrefours, je hume l'odeur du
poisson mort qui encombre le marché, j'écrase du pied des débris
de coquillages, je suis les ruelles étroites: la rue des
Boucheries, où mon cabaretier a disposé les chaises pour la
causette de chaque vesprée, – la rue du Canon, où une voiture
chargée de branches de pin m'annonce un boulanger qui se
ravitaille en bois. Le four, au fond de la boutique, flamboie
déjà et met une lueur vacillante aux plateaux de cuivre des
balances. Je fuis cette
fournaise menaçante et, sans plus m'attarder au sourire des
jeunes fornarines, je gagne la place d'Armes dont le kiosque
enguirlandé, étrange comme une pagode, s'encombre de casquettes
blanches...
Et la poésie des lieux m'envahit, m'oppresse et m'enivre ; je
m'en délecte comme d'une liqueur. Oui, Toulon, avec son quai
vénitien où le bruit des moteurs ne parvient point, – avec sa
halle pleine d'une odeur violente de figues et de melons, – ses
petites places ombragées de platanes, – ses longues voies
ténébreuses et parallèles, bercées par le claquement du linge
dans le mistral, – ses conciliabules de bonnes gens assis le
soir sur le pas des portes, – ses cris de marchands corses et
piémontais, – ses horizons de mer et de vaisseaux au bout des
rues, – ses innombrables petits bars où retentissent les rires
des filles, – ses grandes pâtisseries fraîches, – ses épiceries
parfumées, – ses poissonneries bruyantes, et son dossier de
montagnes qui l'enferment et la cachent au monde, – Toulon est
bien à la fois, la cité provençale de la joie et du repos. Ici
elle dort au soleil, là elle danse dans la lumière. Elle est
chaque jour pour moi ce qu'elle est pour les marins qui s'y
reposent une heure, après un long voyage : ville d'allégresse et
de volupté, ville de paresse et d'oubli.
Toulon, pp.115-118 |